Une Pride, des Prides: quand l’affirmation de la multiplicité reste nécessaire
Auteurice Milena Michoud, 15 septembre 2021Illustrateurice
En parallèle de la Geneva Pride 2021, trois collectifs se sont réunis pour créer une Pride dissidentex du 8 au 12 septembre. Une contre-proposition pour repolitiser l’évènement et affirmer la pluralité et la fluidité de termes parfois trop figés.
Du 8 au 12 septembre, la Geneva Pride 2021, aura comptabilisé 13’500 entrées dans l’enceinte de la manifestation – le Village des Fiertés, situé dans le parc des Bastions – et réuni quelques 30’000 personnes,dans les rues genevoises lors de sa désormais fameuse Marche des fiertés du samedi. En parallèle, plusieurs collectifs se sont unis pour organiser une Pride dissidentex, comprenant des projections de court-métrages au cinéma Spoutnik ainsi que deux soirées proposant djx sets, ateliers et shows drag, entre autres. Mais pourquoi une Pride dissidentex ? Et comment ces deux Prides ont-elles communiqué sur les diverses identités des personnes qu’elles souhaitaient représenter ?
L’importance des termes
D’abord appelée «Christopher Street Liberation Day», puis «Gay Pride», et désormais plutôt connue sous le nom de «Pride» ou «Marche des fiertés», la manifestation officielle n’a pas toujours porté le même nom. Et pour une bonne raison, le terme «gay» étant associé à l’homosexualité masculine et pouvant exclure d’autres orientations sexuelles, affectives, identités de genre ou vécus. En Suisse, cet évènement s’est déroulé pour la première fois en 1978 à Zürich et s’y déroule chaque année depuis 1994 pour la partie alémanique, et depuis 1997 de manière itinérante dans plusieurs villes côté romand et tessinois. Celle que l’on connaît cette année sous le nom de Geneva Pride 2021 avait déjà pris place à Genève en 2019 et avait été annulée par le Covid en 2020.
Pour rappel, cet évènement aujourd’hui exporté mondialement est associé à la commémoration d’une série de manifestations dans le New York de 1969, lorsqu’une énième descente de police visant les communautés trans, drag, lesbienne et gay dans le bar du Stonewall Inn s’était transformée en riposte militante. Le discours autour des origines de la Pride s’est cristallisé sur ce moment souvent nommé «émeutes de Stonewall». Cependant, ce discours invisibilise souvent certaines communautés tout en laissant également de côté le fait que l’activisme et l’organisation des communautés queer existaient déjà bien avant la fameuse descente de police de 1969.
Les enjeux d’utilisation des termes et d’invisibilisation de certaines identités et vécus au profit d’autres restent aujourd’hui importants. La Pride genevoise, gérée par une association, se décrit comme «grande manifestation qui vise à rassembler la communauté LGBTIQA+, à en visibiliser les enjeux, à mettre fin à la haine et à revendiquer des droits égaux pour tou·te·x·s». Dans sa conférence de presse en juin, elle avait par ailleurs mentionné vouloir mettre en avant la visibilité des «minorités dans les minorités», notamment les personnes transgenres et intersexes, comme le précisait Daphné Villet, co-présidente de la Pride.
Multiplicité et fluidité des identités représentées
Mais la visibilité des personnes dont les identités sont décrites comme «minorités dans les minorités» peut aussi être questionnée. «On reconnaît que noux avons encore beaucoup de travail à faire pour être également plus inclusifvexs notamment sur des questions de validisme, mais on ne comprend pas que la Pride officielle, avec ses sponsors si fortunés, ne puissent pas offrir plus de mesures inclusives alors qu’elle en a les moyens», précisent les trois collectifs organisateurs de la Pride dissidentex. Iels citent par exemple l’invisibilisation des communautés aro et ace (pour des précisions, aller vous balader sur ce site qui développe de manière très précise la diversité des spectres ace et aro), le manque de traduction en langue des signes ou la mauvaise accessibilité aux clubs pour les personnes à mobilité réduite.
Iels amènent également une précision. «Noux parlerions d’ailleurs plutôt de «personnes minorisées». Les identités, expressions de genre et sexualités citées comme des minorités, si on les cumule, sont loin d’être la minorité numérique au sein de la communauté LGBTQIAP+». Tout en mettant en avant leur volonté de ne pas se placer comme porte-paroles de toux dans la communauté, ces collectifs ont donc choisi d’organiser «une contre-proposition de qualité par et pour noux» en créant une alliance.
Après avoir été déprogrammés de la Pride officielle, c’est donc constitués en «scintillante et joyeuse constellation» que les trois collectifs du CRAQ (Collectif radical d’action queer), de GENEVEGAS (association queer genevoise organisant des évènements drag) et des Princes de Sikiláke (collectif organisant des événements célébrant la culture des multiples identités meufsqueer) ont monté la Pride dissidentex, pour valoriser des artistes aux démarches collectives. Cette Pride dissidentex se veut «anticapitaliste, luttant contre le racisme, la transphobie en particulier la transmisogynie et l’enbyphobie (discriminations qui touchent spécifiquement les personnes non-binaires), l’homophobie, la psychophobie, le validisme, l’invisibilisation et la fétichisation des identités lesbiennes» et veut pouvoir travailler constamment à défaire ces mêmes oppressions au sein de ses propres communautés. Plutôt que de la mentionner au singulier, il faudrait d’ailleurs parler de plusieurs prides, car c’est sur ce point que les collectifs ont axé leur communiqué sur les réseaux sociaux: «[n]oux ne voulons ni d’une seule Pride, ni d’une seule manière de célébrer, mais plutôt d’espaces multiples et polyphoniques de résistance et de transformation, dans lesquels faire vivre et vibrer non seulement nos identités bi, gouine, non-binaire, pan, trans, en questionnement, mais aussi nos vécus non uniformes et en mouvement.»
Le communiqué de la Pride officielle mentionne régulièrement l’acronyme LGBTQIA+, permettant de regrouper des vécus aussi bien que des identités sous une même bannière. Du côté de la Pride dissidentex et lors de la fête, pas d’acronyme brandi. Les vécus et les identités des personnes représentées sont plutôt verbalisés, et de ce fait visibilisés : «Personne ne vit qu’une seule identité à la fois. Noux sommes traverséexs par de multiples identités de genre, de race, de sexualité, de corps, de classe, de vécus. Ciels-ci sont fluides, c’est à dire liquides, chatoyantes et toujours en mouvement. Ce qu’on cherche c’est les revendiquer, les multiplier à l’infini et refuser l’uniformisation. Noux sommes beaucoup plus que des lettres individuelles dans un acronyme.»
Des mouvements qui restent dans tous les cas une manière de continuer à se réapproprier, de façon variée, plurielle et fluide, les fiertés, entreprise encore amplement nécessaire aujourd’hui.






